Le 23 janvier, des milliers de personnes se sont mises en grève dans les « Villes Jumelles » de Minneapolis et Saint Paul pour s’opposer à la campagne de kidnappings et de meurtres menée depuis deux mois par des mercenaires fédéraux au service du programme de nettoyage ethnique de Donald Trump. Plus de 1000 entreprises ont fermé leurs portes, certaines avec enthousiasme, d’autres contre leur gré. Dans le même temps, un petit nombre de manifestant·e·s se sont mobilisé·e·s pour empêcher les mercenaires fédéraux liés aux Services de l’immigration et des douanes (ICE) de mener à bien les enlèvements qu’ils avaient prévus pour cette journée.
Tôt dans la matinée du 23 janvier, par une température en dessous de zéro, environ 75 manifestant·e·s équipé·e·s de boucliers et de banderoles renforcées ont bloqué l’intersection de Minnehaha et Federal Drive, juste à côté du bâtiment Bishop Henry Whipple, que l’ICE utilise comme base opérationnelle dans les « Villes Jumelles ». Au même moment, quelqu’un a abandonné une caravane pour bloquer la route Airport Service Road située près de l’extrémité nord de Federal Drive (voir la carte). Cette action a permis de complétement bloquer deux des trois voies d’accès au bâtiment Whipple. On peut supposer que ce blocage visait à coincer l’ICE au niveau de l’extrémité nord de Federal Drive, en bloquant tous les points de sortie, mais en fin de compte, ils avaient toujours accès à une autre sortie.
La caravane qui bloquait Airport Service Road est restée en place pendant environ une demi-heure. Les manifestant·e·s ont bloqué l’intersection de Minnehaha et Federal Drive pendant deux heures et demie.
Pendant les deux heures et demie, il n’y a eu aucun signe de l’ICE ou du BorTac – l’unité tactique de la police des frontières, dont les membres ont déjà frappé et aspergé de gaz lacrymogène des manifestant·e·s lors d’actions précédentes devant le bâtiment Whipple. Le parc automobile de l’ICE semblait presque entièrement au complet pendant l’action, ce qui laisse penser qu’ils n’étaient pas en train de se rassembler depuis un autre endroit. Il est possible que cette action ait effectivement piégé un grand nombre d’agents de l’ICE au sein de leur quartier général.
Finalement, après que la caravane ait été retirée de la route, les shérifs du comté d’Hennepin ont menacé d’attaquer les manifestant·e·s avec des armes chimiques. Les participant·e·s au blocage se sont dispersé·e·s cinq minutes plus tard, avant que les armes chimiques ne soient utilisées. Deux arrestations ont été signalées dans la zone, apparemment sans rapport direct avec le blocage de l’intersection entre Minnehaha et Federal Drive.
Le rôle des shérifs mérite d’être souligné. De Chicago aux « Villes Jumelles », les forces de police locales et étatiques, censées répondre aux politicien·ne·s démocrates, ont joué un rôle fondamental dans la répression violente des manifestations afin de permettre à l’ICE de continuer à kidnapper et à brutaliser des personnes. Tout mouvement contre l’ICE devra faire face à ce bipartisme.
Il y a deux semaines, le 8 janvier, des manifestant·e·s ont bloqué les portes du bâtiment Whipple pendant une heure en réaction au meurtre de Renee Nicole Good par l’agent fédéral Jonathan Ross. La tentative d’aujourd’hui place la barre plus haut. Il est inspirant de voir que des milliers de personnes ont participé à la grève générale d’aujourd’hui. Le blocus du bâtiment Whipple montre que certaines personnes sont prêtes à aller plus loin, en prenant des mesures audacieuses et créatives pour influencer directement ce que l’ICE peut et ne peut pas faire.
Dans le récit suivant, soumis anonymement, les participant·e·s décrivent ce dont iels ont été témoins pendant le blocus et fournissent quelques éléments de contexte sur leur expérience de résistance à l’occupation de l’ICE.
Position 1 : des manifestant·e·s ont bloqué l’intersection entre Minnehaha et Federal Drive. Position 2 : une caravane abandonnée a bloqué Airport Service Road.
Trois formes de conflit
« Ça a été l’année la plus longue de ma vie. » On entend cette phrase partout dans les « Villes Jumelles », et nous ne sommes qu’au mois de janvier. Plus de cinquante jours d’occupation par les forces fédérales ont pesé sur la détermination et le bien-être des résistant·e·s et des occupants.
Le site fédéral de Fort Snelling, où se trouve le bâtiment Whipple, est connu pour avoir servi de camp de concentration où étaient emprisonné·e·s les Dakotas dans les années 1860. Cet héritage se perpétue aujourd’hui, le site servant de base à des milliers de ravisseurs masqués. Les 3000 agents fédéraux impliqués dans cette opération sont plus nombreux que les effectifs réunis des dix plus grandes forces de police des « Villes Jumelles ».
Les premiers enlèvements ont commencé au compte-gouttes, puis se sont multipliés jusqu’à former un torrent, puis un fleuve aussi puissant que le Mississippi. Les actes les plus odieux et les plus ignobles sont gravés dans nos mémoires, rappelant le type d’attaques menées par l’armée israélienne en Cisjordanie : embuscades dans des écoles et des hôpitaux, envahisseurs masqués utilisant des enfants terrifiés comme otages, fusillades, voire une exécution publique. Les sons stridents des sifflets imprimés en 3D nous brûlent les tympans comme des acouphènes. Pourtant, la violence de l’ICE a alimenté une rage collective dont beaucoup de gens ne se savaient pas capables de ressentir. De nombreuses nouvelles résistantes et de nombreux nouveaux résistants prennent conscience de cette réalité pour la première fois. D’autres ont connu des vagues successives de luttes dans les « Villes Jumelles », qui ont préparé nombre d’entre nous à ce moment.
Le fascisme n’est pas en marche. Il est déjà là.
En réponse, les personnes se sont préparées à passer à l’offensive le jour de la grève générale. Cette offensive comprenait trois luttes différentes, toutes aussi importantes les unes que les autres.
Affronter son moi profond
Comme beaucoup d’autres personnes à l’échelle internationale, nous nous trouvons en eaux inconnues. Les anciennes règles ont été jetées par la fenêtre. Dans les rues, l’ICE agit davantage comme des nazis que comme des policiers. Cela est particulièrement évident pour celles et ceux d’entre nous qui ont une expérience dans l’organisation antifasciste. Leurs tactiques terroristes combinent brutalité et lâcheté ; leur nature imprévisible a mis à rude épreuve même les vétérans les plus aguerris.
C’est la première forme de conflit à laquelle nous devons faire face : la lutte contre soi-même.
L’incertitude engendre la peur. Nous avons recours à la modélisation des menaces pour identifier les risques et déterminer ceux que nous sommes prêt·e·s à prendre. Les tactiques de déplacement telles que le positionnement de tireurs d’élite sur les toits, la mise en place de points de contrôle et l’envoi d’équipes de sécurité pour escorter les personnes dans les zones dangereuses sont redevenues courantes, comme elles l’étaient au plus fort des soulèvements de 2020. C’est désormais le cas même pour les grands rassemblements. Nous étudions et mettons en pratique ces compétences encore et encore, faisant de notre mieux pour surmonter nos peurs tout en cherchant à apaiser l’angoisse que nous ressentons au sujet de celles et ceux qui ont déjà disparu.
Il faut également faire preuve de prudence lors de délibérations, car la frustration peut facilement éclater pour des questions mineures ou sans importance. Reconnaître et réguler nos propres états émotionnels est essentiel pour éviter la tendance à agir sous l’emprise de la peur. Les techniques de visualisation en groupe offrent la possibilité d’imaginer les résultats possibles et de préparer nos réponses à l’avance.
Le crime contre l’humanité que nous appelons génocide n’affecte pas seulement celles et ceux qui sont enlevé·e·s ou tué·e·s. Celles et ceux qui restent doivent en supporter le poids. Au cours de la semaine qui a précédé la grève générale, nous avons été confronté·e·s à toutes ces problématiques. Néanmoins, nous avons persévéré.
Des manifestant·e·s équipé·e·s de boucliers et de banderoles renforcées bloquent l’intersection entre Minnehaha et Federal Drive
Affronter le monde naturel
Il y a une différence entre le froid ordinaire et le froid glacial. C’est difficile à décrire si tu ne l’as jamais vécu. Dans le froid glacial, il y a presque une quiétude sereine dans l’air, la tranquillité apparente qui t’incite à sous-estimer sa dangerosité. Un froid polaire littéral peut envahir notre État. Une semaine avant la grève générale, il est devenu évident que la journée allait être très froide.
Cette deuxième forme de conflit est tout aussi dangereuse que n’importe quelle violence humaine : la lutte contre la nature.
J’ai déjà été témoin d’un décès dû à l’exposition au froid. Je n’oublierai jamais l’aspect vitreux de la peau noire de la victime. L’ICE s’est récemment inspirée des « Starlight Tours » (les « voyages sous la lumière des étoiles ») de la police de Saskatoon (ville canadienne) et relâche désormais des personnes arrêtées au beau milieu de la nuit dans des zones reculées, utilisant délibérément l’exposition aux intempéries comme une arme de torture. Le matin de la grève générale, la température ajustée en fonction du refroidissement éolien était d’environ -30 degrés Fahrenheit (-35 degrés Celsius). Cela peut provoquer des gelures sur la peau exposée en moins de 20 minutes, un défi qui nécessite une planification minutieuse et des vêtements spécialisés pour y faire face.
Dans l’État moderne de surveillance que nous connaissons, il faut également veiller à ne pas être identifié par ses vêtements d’hiver spécialisés. Malgré la mise en place d’endroits pour se réchauffer, plusieurs personnes venues d’autres villes ont sous-estimé les risques et ont été blessées par le simple fait d’être exposées au froid. Il y aurait certainement eu deux ou trois fois plus de participant·e·s au blocage s’il n’avait pas fait si froid dehors.
Comme lors de la lutte contre le Dakota Access Pipeline, on craignait que les forces étatiques ou fédérales n’utilisent l’eau comme une arme. À un moment donné, un éclaireur a repéré et signalé par radio ce qui semblait être des préparatifs en vue d’utiliser un canon à eau. Par ce temps, sans installation à proximité pour se réchauffer, une telle arme pouvait causer des dommages irréversibles. De même, l’eau utilisée généralement pour se rincer des armes chimiques peut présenter un risque avec de telles températures.
La tension était palpable, mais grâce à des vestes supplémentaires et des chauffe-mains, nous avons réussi à tenir bon.
La caravane abandonnée au milieu de la route Airport Service Road.
Affronter les occupants
Situé de l’autre côté de l’autoroute pas rapport au reste de la ville, le bâtiment Whipple est difficile d’accès à pied et bien protégé des piétons. Deux jours avant l’action, nos adversaires ont ajouté des barrières supplémentaires afin de créer des points d’étranglements et des occasions de piéger les manifestant·e·s. Ils ont installé des murs « jersey » (des blocs de bêton généralement utilisés pour séparer des voies de circulation) et des clôtures de chaque côté de Federal Drive, sur toute la longueur, séparant la route du trottoir, bloquant toutes les allées et créant ainsi une sorte de tunnel. Considérée uniquement comme une tactique défensive, cette mesure était logique dans un état d’esprit obsédé par la violence. Elle a également facilité le blocage de la route, car leurs fortifications ne leur laissaient que trois points de sortie.
Quatre groupes différents se sont préparés à mener des actions pour bloquer ces points. C’est la dernière forme de conflit à laquelle nous devons faire face : la lutte contre les occupants.
Un groupe est arrivé à pied depuis la ville et la gare, portant des boucliers, des banderoles faites avec des tôles d’acier et d’autres objets. Leur objectif était de bloquer le point principal d’accès afin de détourner la circulation. Arrivé·e tôt, j’ai vu des objets être distribués alors que les gens se blottissaient les uns contre les autres pour se réchauffer sur le parking à ciel ouvert. Au début, leur nombre semblait préoccupant tant il était faible. Le groupe a avancé vers le point d’étranglement, occupant toute la zone devant le tunnel. Les manifestant·e·s ne pouvaient pas entrer, mais les mercenaires ne pouvaient pas sortir.
Peut-être que ces derniers n’étaient pas préparés à cette réalisation mutuelle des objectifs. Quoi qu’il en soit, les seules forces auxquelles ces manifestant·e·s ont été confronté·e·s étaient trois voitures de patrouille du département du shérif du comté de Hennepin. Les forces fédérales sont restées retranchées dans le bâtiment, apparemment effrayées à l’idée de sortir dans le froid. Les manifestant·e·s ont scandé des slogans et les ont provoqués pour attiser leur colère, mais les agents fédéraux ne se sont pas montrés. Ils n’ont pris aucune mesure offensive.
Peut-être que les agents fédéraux sont-ils eux aussi épuisés par leur longue campagne de violence méprisable. Peut-être étaient-ils débordés par les préparatifs en vue de la grève générale. Peut-être avaient-ils plus peur de la nature que les manifestant·e·s. Ou peut-être obéissaient-ils aux ordres stricts de leurs supérieurs hiérarchiques de ne pas intervenir, pour des raisons que nous ne pouvons que supposer.
Dans tous les cas, il était inhabituel qu’ils n’aient pas attaqué l’action de blocage. Les participant·e·s ont réussi à conserver tous les équipements et le matériel qu’iels avaient apportés pour l’action, ce qui est inhabituel dans ce type d’affrontements.
Pendant que ce groupe tenait l’entrée de la ville, d’autres groupes menaient des actions coordonnées ailleurs. Un groupe a transporté du matériel en vue de former une barricade jusqu’à l’entrée de l’autoroute. Le premier convoi de ce groupe a apparemment utilisé une caravane pour bloquer l’accès puis a quitté la zone. Le deuxième convoi du groupe a dû quitter la zone sans pouvoir ériger aucune sorte de barricade, car les shérifs avaient envahi la caravane à la dernière seconde. La seule caravane qui restait a néanmoins permis de bloquer la sortie du bâtiment fédéral pendant près d’une demi-heure.
Enfin, deux autres groupes ont apporté leur soutien et formé un barrage humain sur une route secondaire. Malheureusement, les shérifs ont procédé à deux arrestations lors d’une avancée agressive vers le « tunnel » fortifié. Selon certaines informations, des boules de neige auraient été lancées sur les véhicules fédéraux, brisant une vitre. La glace contre l’ICE.
Après l’utilisation de gaz lacrymogène, de nombreuses personnes présentes dans cette zone ont commencé à se diriger vers l’action de blocage principale, renforçant ainsi les effectifs à l’intersection entre Minnehaha et Federal Drive.
Lorsque les barricades solides étaient en train d’être détruites par les forces de l’ordre, les manifestant·e·s ont pris un moment pour évaluer la situation. Iels avaient déjà atteint leurs objectifs pour la journée, en coordonnant plusieurs groupes et en profitant de la grève générale pour paralyser le bâtiment Whipple. Ayant la possibilité de partir sans subir de pertes, iels ont choisi de la saisir, quittant les lieux avant que les armes ne soient déployées. Iels se sont replié·e·s en formant un seul bloc, toujours protégé·e·s par leurs boucliers et leurs bannières en acier, scandant « Le Minnesota a fait fondre l’ICE ! »
Pendant deux heures et demie, les manifestant·e·s ont bloqué toutes les voies d’accès au bâtiment Whipple, à l’exception d’une seule.
L’action d’aujourd’hui ne fait que renforcer notre détermination. Nous avons désormais davantage d’expérience en matière de coordination et une meilleure connaissance du terrain. Le fait que les forces fédérales ne se soient pas montrées renforce l’idée qu’elles ne sont pas prêtes à se défendre dans le cadre d’affrontements de grande ampleur, ou du moins qu’elles préfèrent éviter de le faire. Leur dépendance continue à l’égard de la police d’État et des shérifs nous pose des questions stratégiques complexes, mais pourrait également leur créer des complications à l’avenir.
Comme l’ont récemment déclaré nos camarades locaux à propos de la menace de Donald Trump d’invoquer la loi sur l’insurrection :
« Nous devons continuer à organiser les communautés, à patrouiller dans nos rues et à mettre en place des équipes d’intervention rapide, à faire pression pour obtenir des arrêts de travail et à les épuiser à chaque étape. Nous devons leur faire payer chaque empreinte qu’ils laissent dans notre neige. Lorsque l’occasion se présentera, nous les chasserons de nos rues et démolirons leur camp de concentration. L’ICE fondra lorsque la chaleur augmentera. »
À jamais vôtre dans la lutte.
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